Pour redonner du sens aux mutations économiques et sociales, des articles et des liens liés aux sciences économiques et sociales, aux débats actuels.
Voici des textes très variés pour réfléchir au(x) sens que l'on peut donner au travail. On voit que cette activité possède une pluralité de significations sociales, qu'elle a connu de nombreux changements et évolutions au fil des siècles. Et vous, pourquoi travaillez-vous ?
Doc.1 : Travailler est issu (1080) d’un latin populaire « tripaliare », littéralement « tourmenter, torturer avec le trepalium, du bas latin trepalium, nom d’un instrument de torture. En ancien français et toujours dans l’usage classique, travailler signifie « faire souffrir » physiquement ou moralement et se travailler « se tourmenter » (XIIIe siècle).
Dictionnaire historique de la langue française, 1992
Doc.2 : Dieu dit à la femme : Je ferai qu’enceinte, tu sois dans de grandes souffrances, c’est péniblement que tu enfanteras des fils. Tu seras avide de ton homme et lui te dominera »
Il dit à Adam : « parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourrira tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol car c’est de lui que tu as été pris.
Genèse III, 17-19, traduction œcuménique de la Bible, éditions du Cerf, 1988
Doc.3 : le laboureur et ses enfants Jean de la Fontaine 1621-1695
Travaillez, prenez de la peine
C’est le fond qui manque le moins.Un riche laboureur, sentant la mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût.
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.
Doc.4 : une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes ont sacro-sanctifié le travail Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880
Doc.5 : le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. En même temps qu’il agit sur la nature et la modifie, il modifie sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent (…)
Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur.
Karl Marx, Le Capital, 1867
Serge Gainsbourg, 1958
J'suis l'poinçonneur des Lilas
Le gars qu'on croise et qu'on n' regarde pas
Y a pas d'soleil sous la terre
Drôle de croisière
Pour tuer l'ennui j'ai dans ma veste
Les extraits du Reader Digest
Et dans c'bouquin y a écrit
Que des gars s'la coulent douce à Miami
Pendant c'temps que je fais l'zouave
Au fond d'la cave
Paraît qu'y a pas d'sot métier
Moi j'fais des trous dans des billets
J'fais des trous, des p'tits trous, encor des p'tits trous
Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous
Des trous d'seconde classe
Des trous d'première classe
J'fais des trous, des p'tits trous, encor des p'tits trous
Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous
Des petits trous, des petits trous
Des petits trous, des petits trous
J'suis l'poinçonneur des Lilas
Pour Invalides changer à Opéra
Je vis au cœur d'la planète
J'ai dans la tête
Un carnaval de confettis
J'en amène jusque dans mon lit
Et sous mon ciel de faïence
Je n'vois briller que les correspondances
Parfois je rêve je divague
Je vois des vagues
Et dans la brume au bout du quai
J'vois un bateau qui vient m'chercher
Pour m'sortir de ce trou où je fais des trous
Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous
Mais l'bateau se taille
Et j'vois qu'je déraille
Et je reste dans mon trou à faire des p'tits trous
Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous […]
Y a d'quoi d'venir dingue
De quoi prendre un flingue
S'faire un trou, un p'tit trou, un dernier p'tit trou
Un p'tit trou, un p'tit trou, un dernier p'tit trou
Et on m'mettra dans un grand trou
Où j'n'entendrai plus parler d'trou plus jamais d'trou
De petits trous de petits trous de petits trous
Paul Marinier, 1900
Je suis biaiseuse chez Paquin
Pour mon métier j'ai le béguin
Les veillées c'est tout mon bonheur
J'suis pas pour la journée d'huit heures
Et le travail de nuit me fait pas peur
Avec ardeur avec entrain
Je biaise du soir au matin
Quand mes parents m'voient pas rentrer
Y disent y'a pas à s'inquiéter
Elle est encore en train d'biaiser
Dans les grandes maisons d'couture
Y'en a qui sont trottins
Y'a des vendeuses et par nature
Y'en a qui sont mannequins
Y'en a qui font des corsages
D'autres qui font des surjets
Moi Mesdames Messieurs mon ouvrage
C'est d'faire des robes en biais
Pour bien biaiser une robe ma fois
Y'en a pas deux, pas deux comme moi
Je vais m'établir bien vite
Me marier quel bonheur
Avec un garçon plein d'mérite
Qu'y est ouvrier plisseur
Pour nous installer à l'aise
Comme n'avons pas l'sou
Je biais'rai d'abord sur un' chaise
Et lui pliss'ra tout d'bout
L'essentiel c'est qu'y ait pas d'retard
Qu'on dise pas que j'biaise en canard
Je suis biaiseuse chez Paquin
Pour mon métier j'ai le béguin
C'est ça qui s'ra gentil ma foi
On f'ra tout l'ouvrage chez soi
En s'entraidant comme chacun le doit
Avec ardeur avec entrain
On se partagera le turbin
Afin de n'pas nous esquinter
Lorsque j'aurai fini d'biaiser
C'est lui qui s'mett'ra à plisser.
Pierre Bachelet, 1982
Au nord, c'étaient les corons
La terre c'était le charbon
Le ciel c'était l'horizon
Les hommes des mineurs de fond
Nos fenêtres donnaient sur des f'nêtres semblables
Et la pluie mouillait mon cartable
Et mon père en rentrant avait les yeux si bleus
Que je croyais voir le ciel bleu
J'apprenais mes leçons, la joue contre son bras
Je crois qu'il était fier de moi
Il était généreux comme ceux du pays
Et je lui dois ce que je suis
Et c'était mon enfance, et elle était heureuse
Dans la buée des lessiveuses
Et j'avais des terrils à défaut de montagnes
D'en haut je voyais la campagne
Mon père était "gueule noire" comme l'étaient ses parents
Ma mère avait les cheveux blancs
Ils étaient de la fosse, comme on est d'un pays
Grâce à eux je sais qui je suis
Y avait à la mairie le jour de la kermesse
Une photo de Jean Jaurès
Et chaque verre de vin était un diamant rose
Posé sur fond de silicose
Ils parlaient de 36 et des coups de grisou
Des accidents du fond du trou
Ils aimaient leur métier comme on aime un pays
C'est avec eux que j'ai compris
Eddy Mitchell, 1978
Il écrase sa cigarette
Puis repousse le cendrier
Se dirige vers les toilettes
La démarche mal assurée
Il revient régler ses bières
Le sandwich et son café.
Il ne rentre pas ce soir.
Le grand chef du personnel
L'a convoqué à midi :
J'ai une mauvaise nouvelle.
Vous finissez vendredi.
Une multinationale
S'est offert notre société
Vous êtes dépassé
Et du fait vous êtes remercié
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir
Il ne rentre pas ce soir
Il s'en va de bar en bar
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir
Il ne rentre pas ce soir.
Il se décide à traîner
Car il a peur d'annoncer
A sa femme et son banquier
La sinistre vérité.
Etre chômeur à son âge,
C'est pire qu'un mari trompé.
Il ne rentre pas ce soir.
Fini le golf et le bridge
Les vacances à St Tropez
L'éducation des enfants
Dans la grande école privée
I1 pleure sur lui, se prend
Pour un travailleur immigré
Il se sent dépassé
Et du fait il est remercié.
I1 n'a plus d'espoir, plus d'espoir
I1 ne rentre pas ce soir
Il s'en va de bar en bar
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir
Il ne rentre pas ce soir.
Du XIX au milieu du XXe siècle

Je vais m'établir bien vite / Me marier quel bonheur / Avec un garçon plein d'mérite / Qu'y est ouvrier plisseur / Pour nous installer à l'aise / Comme n'avons pas l'sou / Je biais'rai d'abord sur un' chaise / Et lui pliss'ra tout d'bout / L'essentiel c'est qu'y ait pas d'retard / Qu'on dise pas que j'biaise en canard » Paul Marinier, 1900

deuxième moitié du XXe siècle
« J’peux plus exister là / J’peux plus habiter là / Je sers plus à rien – moi / Y’a plus rien à faire / j’voudrais travailler encore – travailler encore / Forger l’acier rouge avec mes mains d’or / Travailler encore – travailler encore / Acier rouge et mains d’pr »
Bernard Lavilliers, Les Mains d’or, 2001