Je voudrais vous faire part d'une discussion récurrente (aussi bien dans les classes que dans les salles de café) concernant ceux (celles) que certains nomment "les faux-chômeurs", les "chômeurs professionnels" c'est-à-dire ceux (celles) qui profitent du système d'aide sociale pour ne pas chercher d'emploi.
Derrière cette discussion s'engagent bien plus que de simples propos, ce sont véritablement des valeurs, des idéaux qui sont en jeu (solidarité contre efficacité, chômeurs victimes contre chômeurs responsables de leur situation...).
Mon intérêt actuel pour ces questions provient d'une lecture d'un article du Point concernant le cas d'un chômeur dit "professionnel" par le journaliste
(cf article du Point) et de sa critique par quelqu'un concerné directement par le chômage
(cf article du blog Monolecte).
Présentation rapide du cas de Thierry F, 44 ans "chômeur professionnel" (article du Point)
Il est au chômage depuis 24 ans, et se dit content de l'être. Il possède une voiture de marque et un appartement à Roanne (Loire), un ordinateur et une webcam. Il a travaillé 31 mois, mais semble vivre plutôt bien. Comment fait-il ?
Il vit grâce à l'ASS (Allocation de Solidarité Spécifique: ce n'est pas l'assurance chômage financée par les cotisations mais le régime de solidarité pour les chômeurs en fin de droits) de 600 euros par mois; plus diverses aides (allocation logement, fonds solidarité énergie, taxe d'habitation gratuite, prime de Noël...).
Quant à sa recherche d'emploi, il envoie des CV mal rédigés et s'habille mal lors des entretiens d'embauche, de façon à ne pas être sélectionné. C'est un chômeur volontaire
Il sait que son attitude est scandaleuse "le laxisme de mon pays m'étonne", il va publier un livre pour faire polémique. Le journaliste "connaît donc un chômeur qui..."
Les débats autour de cet article
Comme je l'écrivais au début, il est évident que derrière cet article, il y a une volonté de mettre en cause le système de protection sociale à travers un cas "limite". Il n'y a aucune nuance, pas une seule statistique ou référence à une étude économique, un simple témoignage.
On a tous des exemples type en tête "Je connais un chômeur qui...". L'important est alors de savoir si le cas particulier est anecdotique ou au contraire révélateur de tendances générales.
Alors, notre système de solidarité est désincitatif au travail ?
- premier contre- argument de réponse: moi aussi j'en connais qui...
on peut aussi facilement trouver des situations de chômeurs (euses) qui ne se satisfont absolument pas du sort qui leur est réservé, contrairement au cas présenté.
« Je suis anxieux pour l'avenir, je ne sais pas ce que ça va donner parce qu'à l'heure actuelle, il y a trop de demandeurs d'emplois. » (homme, 36 ans)
« Je m'occupe, j'ai de la couture, j'ai des tas de choses, qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Je tricote, je couds, je retape des vieux jeans. Qu'est ce que vous voulez que je fasse ? Pas grand-chose. Ca me paraît très long. » (femme, 56 ans)
« J'ai toujours peur d'être pris pour un fainéant, parce que les chômeurs n'ont pas bien d'amis, il faut reconnaître. Parce que d'après certaines réflexions, même dans ma famille, le chômeur c'est un fainéant et pourtant, Dieu sait, un chômeur cavale. » (homme, 40 ans)
« Si on me proposait demain un métier de vendeuse dans une boutique, je me ferais une joie d'apprendre ce métier qui a priori ne pourrait pas être désagréable, en contact avec la clientèle . J'ai l'impression d'être rejetée, d'être quelque chose qu'on met sur une voie de garage, complètement ! » (femme, 40 ans)
« Dès l'instant que j'ai 42 ans, j'ai du mal à trouver du travail, même au chômage, et puis il y a une chose qui est la plus grave, c'est de priver un peu mes gosses à cause du chômage, et ça mange ces petits machins-là, on fait du crédit et à chaque fois que ma femme touche se paye, eh bien on rembourse. » (homme, 42 ans)
D. Schnapper, L'épreuve du chômage, Gallimard, 1994
Mais le contre-argument a ses limites: je te donne un cas, tu me donnes un autre exemple, cela ne prouve rien..."On connaît toujours un chômeur qui..."
-deuxième contre- argument: on peut vérifier la véracité des propos et des situations.
C'est le travail réalisé dans le blog, le Monolecte (déjà cité plus haut):
- Quel est le montant de l'ASS ?
Vous pouvez vérifier par vous-même sur le site service public, il s'élève à 14.25 euros par jour soit 441.75 euros par mois de 31 jours (ce qui fait tout de même un écart de près de 160 euros par mois !!!!).
- Quelles sont les conditions pour obtenir l'ASS ?
Cette personne prétend avoir travaillé 31 mois. Or, pour bénéficier de cette allocation, il faut justifier de 5 ans (soit 60 mois) de travail durant les dix dernières années précédent le dernier licenciement.
Ici, le doute véritablement s'installe: de telles contre-vérités relativisent sérieusement la
pertinence du témoignage.
D'autres faits peu vraisemblables sont relevés dans le blog de Monolecte: le niveau de vie parait très élevé par rapport aux ressources (propriétaire d'un logement, d'une voiture à entretenir...). Cela est possible si on vient d'être licencié, on peut effectivement continuer un temps à vivre un peu comme avant. Mais, dans ce cas présent, cela fait 24 ans !!!
Mais le contre-argument a des limites: on peut répondre, qu'en se débrouillant bien, je "connais des chômeurs" qui, même avec 400 euros par mois (plus les aides diverses) s'en sortent plutôt pas mal alors que d'autres gagnent à peine plus en travaillant.
- troisième contre-argument: il est difficile de démontrer les risques de désincitation des minima sociaux.
On peut mobiliser des analyses économiques pour montrer qu'il existe un risque de désincitation.
L'approche économique néo-classique considère que les individus trouvent que le travail est pénible et n'en retirent que peu de satisfaction comparativement aux loisirs (on parle de "déutilité du travail").
L'offre de travail (les individus proposent leur force de travail) se réduit à un arbitrage entre le travail (qui permet d'acquérir un revenu donnant accès à un plaisir: la consommation) et le loisir (qui permet un plaisir immédiat).
Conséquence: il existe une zone de trappe qui incite l'allocataire de minima sociaux à ne pas reprendre l'activité. Si les gains monétaires nets engendrés par la reprise d'activité sont négatifs ou nuls, l'individu, rationnel, ne sera pas incité à rechercher un emploi.

Quelle pertinence accorder à ce type d'analyse ?
Une étude de la Revue Economique n°6 en 2002 ("Trappe à chômage ou trappe à pauvreté: quel est le sort des allocataires du RMI ?") est riche d'enseignements:
a / les chômeurs qui bénéficient de cette allocation recherchent un emploi aussi activement que les autres chômeurs. Mais 50 % ne sont pas convoqués à des entretiens d'embauche. Ceux qui ont refusé l'emploi offert (10 % seulement), c'est pour d'autres raisons qu'un salaire proposé jugé insuffisant (13 % des motifs invoqués). S'ils ne trouvent pas d'emploi, ce n'est pas parce qu'ils ne veulent pas, mais parce qu'ils n'ont pas les compétences requises.
a / 1 / 3 des allocataires sont sortis de l'assistance au bout de 6 mois. Or l'emploi retrouvé procure un revenu qui se situe dans la zone théorique des trappes. Ils n'ont donc pas d'amélioration financière à retravailler, et pourtant ils le font (et ce, d'autant plus qu'il s'agit souvent d'emploi à durée déterminée, donc incertains dans la durée).
Alors, suffit-il de connaître un chômeur qui (...fraude, ne veut pas rechercher un emploi, se la coule douce...) pour avoir une compréhension des enjeux du problème de l'indemnisation du chômage ?